Recherches statistiques, construction d’un observatoire à Bruxelles

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[note moderne au crayon] 008

À Monsieur Van Ewyck, administrateur général de l’Instruction publique, &a

Monsieur,

J’ai l’honneur de vous adresser un exemplaire particulier d’une lettre à M. VILLERMÉ écrite surtout dans le but de faire connaître davantage l’annuaire de M. LOBATTO. Vous pourrez y voir que plusieurs de nos compatriotes commencent à se livrer avec activité aux recherches statistiques. J’ai eu occasion [sic] de citer Mr LEMAIRE : bientôt je pourrai faire connaître les recherches de Mr TIMMERMANS pour la ville de Gand. Je saisis cette occasion, Monsieur, pour recommander ce jeune géomètre à votre bienveillance. Je crois qu’il se met maintenant sur les rangs pour avoir la place de Mr LEMAIRE à Tournay. Il n’a guère d’autre appui que son talent et je pense que vous vous applaudiriez par la suite de lui avoir été utile.

La commission de notre Athénée m’a communiqué il y a quelque tems des réclamations à ma charge qui ne m’ont pas médiocrement surpris et elle m’a engagé en même tems à demander en forme la place de Mr THIRY. Il a été convenu que la première année je passerais à Mr DELHAIE [DELHAYE] une somme de 200 florins sur mes nouveaux appointemens qui sont de 1500 ; bien entendu que je conserverais ma place du Musée et les 600 florins qui y sont attachés. Malgré ma répugnance à faire des pétitions en ma faveur, j’ai fait celle-ci d’après les conventions établies avec le bureau. Vous l’aurez sans doute déjà entre les mains pour prononcer sur son contenu.

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J’attends toujours avec impatience la décision royale sur le projet d’un observatoire. J’ai eu l’occasion ces jours derniers de causer longuement de tout cela avec Mr BOUVARD qui, à son retour d’Angleterre, a passé plusieurs jours avec moi. J’en avais déjà conféré aussi avec l’astronome LOHRMAN de Dresde. J’attends actuellement l’astronome SOUTH qui l’année dernière a partagé avec Mr HERSCHEL le prix de l’Institut de France. Je profite de l’expérience et du savoir de tous ces hommes célèbres et j’ai la satisfaction de voir juqu’à présent que mes plans et l’emplacement que j’ai choisi avaient obtenu leur approbation. Il serait bien à désirer que mon sort fût bientôt décidé. Je vais entrer en vacances et je pourrais utiliser mes loisirs. Sans cela, l’approche de l’hiver me fera perdre une année.

Je vais me trouver ainsi dans le cas d’aller habiter le voisinage de la ville et de former deux ménages au lieu d’un que je formais avec mon beau-père. Ceci me deviendra coûteux surtout en considérant que je vais être dans le cas de recevoir tous les savans qui passent par ici ; et certes je ne souffrirais pas qu’on soit moins contens des Belges que je ne l’ai été des étrangers que j’ai vus jusqu’à présent.

Le seul bruit de la formation d’un observatoire m’a déjà valu la visite de trois astronomes distingués ; vous voyez, Monsieur, que je ne m’étais pas trompé en disant qu’un pareil monument quelque modeste qu’il fut, jetterait de l’éclat sur nos provinces. Il fera plus : il leur sera utile sous le rapport des sciences, et je suis si intimement convaincu de cette utilité que je n’ai pas craint depuis quatre ans d’importuner sans cesse et vous, Monsieur, et le gouvernement, pour l’obtenir. Si j’avais de la fortune, je l’aurais fait à mes frais : j’aurais suivi en cela l’exemple de Mr

[page 3] SOUTH et de Mr LOHRMAN qui n’observent qu’avec leurs instruments ou de Mr BOUVARD qui avait fait construire pour 15 000 francs d’instrumens pour l’observatoire de Marseille que le gouvernement français laissait dépérir. C’est ainsi qu’on aime et qu’on sert l’astronomie. Malheureusement, mes appointemens ne me permettent pas de faire la moindre économie. Je me félicite cependant de n’avoir pas recherché jusqu’à présent de plans dans des universités où il ne m’est plus possible d’entrer désormais, vu le grand nombre de jeunes professeurs qui s’y trouvent. J’ai brûlé mes vaisseaux : mon sort est d’attendre un observatoire à Bruxelles et de chercher à effacer ces mots que l’on lit dans l’histoire des mathématiques de MONTUCLA : dans les Pays-Bas autrichiens, l’astronomie ne paraît point avoir été cultivée ; le seul observateur de ce pays est un gentilhomme anglais, Mr PIGOT qui s’y fixa en 1773 pour coopérer à un grand travail désiré par le gouvernement, qui consistait à rectifier la carte du pays, ce qu’il fit gratuitement et même à ses frais. Je suis persuadé, Monsieur, que s’il dépendait de vous seul de prononcer, déjà nous serions à même de montrer aux étrangers combien notre gouvernement diffère de ceux qui l’ont précédé : aussi je m’en rapporte entièrement à votre prudence et à celle des personnes qui sont appelées à prononcer dans cette affaire. Je saisis cette occasion pour vous renouveler mes remerciemens pour la bonté que vous avez eue de me faire passer successivement différens ouvrages que j’aurai soin de faire connaître dans les journaux.

Agréez, je vous prie, Monsieur, l’assurance de la considération la plus distinguée avec laquelle j’ai l’honneur d’être

Votre dévoué serviteur
[signé] Quetelet

Le 20 juin 1826

Date: 
Mardi, 20 juin, 1826 - 00:00
Écrit par: 
A. Quetelet
Adressé à: 
D.J. Van Ewyck, administrateur général de l’Instruction publique
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